Ce que nous avons cessé d’exiger de ceux qui nous gouvernent
Il fut un temps, pas si lointain, où un ministre mis en cause par la justice quittait le gouvernement. Non parce qu’un juge l’y contraignait, non parce qu’un texte l’imposait, mais parce que l’exercice d’une charge publique se concevait comme un état de compte permanent. Cette règle n’existe plus. Elle ne s’est pas abrogée par un vote ; elle s’est éteinte faute d’être exigée. Aujourd’hui, une candidate à la présidence de la République, deux fois reconnue coupable par la justice d’avoir détourné des fonds publics, se présente devant les Français en se disant la plus intègre de tous, et une large part de l’électorat s’apprête à la suivre. Pour comprendre l’étendue de ce que nous avons perdu, il faut remonter aux sources, jusqu’à la cité qui a inventé le mot que nous employons encore sans plus en pratiquer la chose.
Aux sources : comment Athènes tenait ses gouvernants
On nous répète qu’exiger la probité absolue de ceux qui nous gouvernent serait une atteinte inédite à la démocratie populaire. C’est l’inverse qui est vrai. La Cité qui a inventé la démocratie surveillait ses magistrats avec une intensité que nous n’osons plus concevoir, et elle le faisait sans jamais retirer au peuple le moindre pouvoir. Il vaut la peine d’entrer dans le détail, car ce détail nous juge.
Athènes vérifiait avant l’entrée en charge. Tout magistrat désigné, que ce fût par élection ou par tirage au sort, subissait la dokimasia, un examen public conduit devant le Conseil ou devant le tribunal populaire. On lui demandait s’il avait accompli son service militaire, s’il honorait ses parents, s’il payait ses contributions, s’il entretenait les tombeaux de sa famille et les cultes de la cité. Les questions étaient connues d’avance, la procédure était contradictoire, la décision susceptible de recours. Nul ne prenait ses fonctions sans avoir d’abord répondu de sa conduite passée.
Athènes surveillait pendant l’exercice. Dix fois par an, à chaque prytanie, l’assemblée se prononçait par un vote, l’épicheirotonia, sur une question simple : les magistrats gouvernent-ils correctement ? Un vote défavorable entraînait la suspension immédiate et le renvoi devant un tribunal. Le mandat n’était pas un chèque en blanc de quelques années ; c’était une confiance renouvelée dix fois l’an, et révocable à tout instant.
Athènes exigeait des comptes après. C’était l’euthyna, le contrôle automatique et obligatoire de toute gestion achevée. Aucune plainte n’était nécessaire pour le déclencher ; il ne visait pas les suspects, il visait tout le monde. Le magistrat rendait d’abord ses comptes financiers devant des vérificateurs, les logistes, puis répondait de sa conduite générale devant d’autres contrôleurs, les euthynes, devant qui n’importe quel citoyen pouvait l’accuser. Tant qu’il n’avait pas obtenu son quitus, il ne pouvait ni quitter le territoire, ni disposer librement de ses biens, ni consacrer une offrande aux dieux. Sa gestion le tenait tout entier jusqu’à ce qu’elle fût apurée.
Athènes sanctionnait enfin le manquement par l’atimia, la privation des droits civiques, qui fermait à l’homme déchu l’assemblée, les tribunaux et toute charge future. Notre droit actuel en descend en ligne directe : le code pénal de 1810 appelait encore cette peine la dégradation civique, et notre inéligibilité en est l’héritière. Et pour que rien ne demeurât caché, la cité gravait ses comptes publics sur la pierre, en pleine ville, afin que quiconque sût lire pût les vérifier de ses yeux.
Deux principes commandaient tout ce dispositif, et ce sont eux qu’il faut retenir. Le contrôle n’était jamais confié à une administration, à un collège d’experts ou à un juge spécialisé ; il était exercé par le corps des citoyens lui-même. Et plus la charge était élevée, plus le compte était étroit. Nous avons hérité de ce vocabulaire ; nous en avons conservé les colonnes sur nos frontons et jusqu’au nom de nos institutions. Nous avons abandonné les procédures. Les révolutionnaires de 1789 en avaient pourtant retrouvé l’esprit lorsqu’ils ont inscrit à l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme que la Société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. Ce droit, nous l’avons. Nous ne l’exerçons finalement plus dans les urnes.
La source la plus proche : la règle que nous appliquions encore hier
Il n’est pas besoin de remonter à Athènes pour retrouver cette exigence. Nous la portions il y a vingt ans à peine.
On l’appelait, faute de meilleur nom, la jurisprudence Bérégovoy-Balladur. En 1992, Bernard Tapie, ministre de la Ville, quitte ses fonctions à l’approche de son inculpation. Pierre Bérégovoy consacre ainsi un principe simple : on ne gouverne pas la France tout en étant soi-même sous le regard d’un juge. Édouard Balladur, arrivé à Matignon en 1993, reprend la règle et l’installe. Puis vient Lionel Jospin, qui l’applique avec une rigueur restée dans les mémoires. En 1999, Dominique Strauss-Kahn, ministre de l’Économie et poids lourd du gouvernement, s’en va dès sa mise en cause dans l’affaire de la MNEF. Personne ne le pousse ; il part, parce que la fonction l’exige.
Mesurons bien la portée de cette règle, car elle allait plus loin qu’on ne le croit aujourd’hui. Elle ne visait pas la condamnation, elle visait la simple mise en examen, c’est-à-dire un stade bien antérieur, où rien n’est jugé, où la culpabilité n’est nullement établie. Nos gouvernants d’alors s’imposaient donc une exigence très supérieure à celle que nous osons à peine formuler aujourd’hui. Non pas « pas de condamné aux affaires », mais « pas même de ministre sous le coup d’une enquête ». La probité n’était pas un seuil que l’on franchissait de justesse ; c’était une condition d’entrée, et de maintien.
Le renversement silencieux
Puis la digue a cédé, lentement, gouvernement après gouvernement. Sous Nicolas Sarkozy, on nomme des ministres déjà mis en examen ; on en maintient d’autres malgré des poursuites. François Hollande affiche une doctrine de fermeté mais l’applique de façon variable. C’est cependant sous Emmanuel Macron que le renversement devient assumé. Éric Dupond-Moretti, garde des Sceaux, c’est-à-dire ministre de la Justice, est mis en examen en 2021 pour prise illégale d’intérêts ; il reste en poste, devient le premier ministre en exercice renvoyé devant la Cour de justice de la République, et conserve son portefeuille durant tout son procès. Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée et rouage central de l’appareil d’État, est mis en examen en 2022 ; sa démission n’est pas même envisagée.
Voilà ce que nous avons perdu : non pas la vertu des hommes, qui n’a jamais été garantie, mais l’automatisme du retrait, cette évidence partagée selon laquelle on ne cumule pas l’exercice du pouvoir et la position de justiciable poursuivi. Une règle que l’on applique quand elle arrange et que l’on suspend quand elle gêne n’est plus une règle ; c’est une commodité.
Le point où nous en sommes
Et nous voici arrivés au terme de cette lente désaffection, à un point que ni Bérégovoy, ni Balladur, ni Jospin n’auraient tenu pour concevable.
Le 31 mars 2025, le tribunal correctionnel de Paris a reconnu Marine Le Pen coupable de détournement de fonds publics dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national, un système par lequel des collaborateurs rémunérés par le Parlement européen travaillaient en réalité pour le parti. Le 7 juillet 2026, la cour d’appel de Paris a confirmé cette culpabilité. Deux degrés de juridiction, après examen complet des faits, ont donc jugé qu’elle avait détourné de l’argent public. La peine a été allégée en appel : trois ans d’emprisonnement dont un an ferme sous bracelet électronique, cent mille euros d’amende, et quinze mois d’inéligibilité qui, exécutés par provision depuis mars 2025, se trouvaient déjà purgés, de sorte qu’elle peut se présenter à la présidentielle de 2027.
Retenons la situation dans toute sa nudité. Une femme jugée coupable, à deux reprises, d’avoir détourné des fonds publics, brigue la magistrature suprême. Elle le fait au nom de la probité, en se posant en incarnation de l’honnêteté, qu’elle scande depuis des années, contre un système qu’elle dit pourri. Et une large part du pays est disposée à lui confier les clés de l’État. La cité qui interdisait à un magistrat de consacrer une offrande avant d’avoir rendu ses comptes s’apprête, chez ses lointains héritiers, à remettre le compte le plus élevé de tous à celle qui a été jugée après avoir détourné des fonds qui venaient de la Nation et de l’Europe.
Les objections, et pourquoi elles ne suffisent pas
Il faut être honnête, car la facilité serait de crier au scandale sans rien examiner. Trois arguments sérieux méritent qu’on s’y arrête.
On dira d’abord qu’elle n’est pas définitivement condamnée, puisqu’elle a formé un pourvoi en cassation, et que la présomption d’innocence demeure. C’est exact en droit, et il faut le dire nettement. Mais gardons la mesure des choses. Le pourvoi en cassation ne rejuge pas les faits ; il vérifie seulement que le droit a été correctement appliqué. La culpabilité, elle, a été établie sur le fond par deux tribunaux successifs. Nous ne sommes plus au stade du soupçon que nos aînés jugeaient déjà disqualifiant ; nous sommes très au-delà, à celui de la condamnation deux fois prononcée.
On dira ensuite qu’elle est légalement éligible, et c’est vrai. Mais c’est précisément là que réside le nœud. La loi a raison de lui laisser le droit de se présenter, car barrer une candidature par la seule volonté d’un juge ou d’un guichet serait un remède pire que le mal, et c’est exactement ce que la démocratie athénienne refusait. La question n’a jamais été de savoir si la loi l’autorise à concourir ; elle est de savoir ce que, nous, citoyens, faisons de cette liberté. Le droit ouvre la porte ; il ne nous oblige pas à la franchir. L’électeur reste le dernier contrôleur, celui qu’aucune règle ne peut ni ne doit remplacer. Tout comme il gère son foyer avec des exigences d’honnêteté il devrait en faire de même quand il s’agit du foyer de la Nation.
On dira enfin que l’affaire serait politique, montée contre elle. Mais deux juridictions indépendantes, à plus d’un an de distance, ont examiné les mêmes pièces et abouti à la même conclusion sur les faits. On peut discuter une peine ; on ne réécrit pas à volonté un détournement établi.
Réveillons-nous
Reste alors une question que je pose sans détour. Trois Français sur quatre estiment leurs élus comme corrompus ; une minorité seulement fait confiance à la politique ; et pourtant plus de huit sur dix demeurent attachés à la démocratie. Ce peuple dit vouloir de la probité, il la réclame à chaque scrutin, il en fait le procès permanent de sa classe dirigeante. Et ce même peuple s’apprête à porter au sommet celle qui a été jugée coupable de ce qu’il dit exécrer, séduit par la promesse d’un pouvoir qui n’aura de comptes à rendre à personne. Sommes-nous devenus masochistes, au point de réclamer l’intégrité d’une main et de récompenser son contraire de l’autre ?
Il ne s’agit pas de céder au « tous pourris », qui est un mensonge et une paresse. La très grande majorité des élus n’est ni poursuivie ni condamnée, et c’est bien ce qui rend le paradoxe plus troublant encore : ce n’est pas faute de candidats irréprochables que l’on songerait à élire une candidate condamnée, c’est en connaissance de cause. Le mal n’est pas la corruption d’une personne ; il est dans notre consentement collectif à fermer les yeux, comme si l’exigence que nous portons dans nos discours ne devait jamais s’appliquer dans l’isoloir.
La probité des gouvernants ne se décrète pas, ne s’espère pas et ne se déduit pas des professions de foi. Elle s’organise, par des examens, des comptes rendus, de la publicité et des délais courts. Athènes l’avait compris, qui ne croyait ni les hommes bons ni les hommes mauvais, mais tenait ses magistrats par la procédure. Nos aînés l’avaient compris aussi, qui faisaient partir un ministre au premier soupçon sans y voir un drame. La République ne s’use pas parce que ses institutions vieillissent. Elle s’use quand les citoyens cessent de demander des comptes, et quand ceux qui les briguent perdent l’habitude d’en rendre.
Nous détenons encore le seul contrôle qu’aucune loi ne pourra jamais nous confisquer : celui du bulletin. Reprenons les sources ; elles étaient plus exigeantes que nous. Et cessons de confier le compte le plus élevé à qui n’a pas su rendre les plus modestes. Réveillons-nous.










